28/05/2011

Les iconographes ont leur blog !

























La revue graphique Les Iconographes, entièrement réalisée en sérigraphie aux Beaux-Arts de Paris est enfin visible sur internet. N'hésitez pas à visiter leur blog pour un aperçu de la bête et découvrir les librairies qui diffusent déjà les deux premières éditions.

08/05/2011

L'incroyable mauvaise foi de Jean Clair

Dans un entretien accordé au Monde (daté du 7 mai) Jean Clair vient faire la promotion de ses derniers ouvrages et tirer à boulets rouges contre tous ceux qui, selon lui, détruisent l'art.
Si on peut partager ses inquiétudes et ses interrogations sur le développement d'un marché de l'art spéculatif ou encore sur la transformation de l'art en industrie du divertissement, on reste cependant sidéré par la mauvaise foi des arguments développés.

Revue de quelques points forts de l'interview.

1) "vous êtes très sévère avec les musées"
Jean Clair pointe que l'augmentation de la fréquentation des musées (qui a littéralement explosé) "cache une réalité moins agréable." car "il y a vingt ans, le public comptait 23% d'ouvriers, aujourd'hui on est tombé à 15%. Et le public jeune est passé de 17% à 15%...".
Cette utilisation de statistiques est doublement malhonnête. Pour arriver à une quelconque conclusion il faudrait comparer ces chiffres à l'évolution de la population ouvrière au sein de la société. Nous savons bien qu'en France le monde ouvrier tend à disparaitre... et que nous sommes face à un vieillissement de la population. Cette évolution n'est-elle donc pas que le reflet de celle de la société française ? Le deuxième problème est que les statistiques ne nous donnent aucune idée des chiffres bruts. La fréquentation des musées a tellement augmentée en 20 ans que 17% de jeunes en 1985 représente bien moins de personnes réelles que les 15% des années 2000.

2) "Que pensez vous de la tendance à utiliser les excréments, le sang, le sperme, etc. ?"
"Une esthétique du dégoût semble avoir pris le pas sur une esthétique du goût". Josyane Savigneau ne questionne pas Jean Clair, elle confirme et légitime ses thèses avant de lui céder la parole. Autant laisser une tribune si l'intervieweur n'a aucune envie de mettre en difficulté l'auteur.
ça c'est pour la forme, maintenant sur le fond la proposition est tout aussi critiquable. L'usage du sang, du sperme et de la merde existe bien dans l'histoire de l'art. Des actionnistes viennois à Cloaca de Wim Delvoye en passant par les conserves de Manzoni ou le boudin de Journiac, nombreux sont ceux à avoir ponctuellement exploré cette voie (si tant est que ces pratiques reflètent réellement d'une même voie). Mais il faut bien dire deux choses. Premièrement ce type de pratique est "vieille comme l'art" (on connait des histoires de peinture au sperme qui datent de la Renaissance). Deuxièmement en quoi ces pratiques seraient-elles le reflet de la création contemporaine ?

3)"vous insistez sur le fait que la situation des artistes serait bien plus mauvaise aujourd'hui qu'au 19ème siècle..."      
"Beaucoup de grands artistes aujourd'hui meurent inconnus. Cela fait quarante ans que je fréquente leurs ateliers." J'ai beaucoup de mal à croire que quelqu'un comme Jean Clair ne puisse pas rendre visible des artistes qu'il chérit. Pour moi soit il se protège ici de la critique (je ne suis pas un réactionnaire, il y a des gens que j'aime) ou alors il est atteint du syndrome du dernier des Mohicans ; le plaisir immense à se dire qu'on est le dernier à faire partie d'un monde qui va s'achever avec lui (le monde de l'art vrai)...

4)"La situation actuelle est-elle la conséquence de la faillite de la bourgeoisie éclairée ?"
"Oui. Une certaine bourgeoisie riche et cultivée a été remplacée par de nouveaux riches sans goût (...)." Encore une fois sur quoi s'appuie ce cliché ? Qui seraient en France ces nouveaux riches sans goûts ? Pierre Bergé ? François Pinault ? Bernard Arnault ? Paul Ricard ?

5) Un art sans but
Tous les points précédents ne sont que des détails comparé à la thèse principale de Jean Clair, à savoir que "la volonté de culture a cessé d'être un mouvement transcendant- que ce soit la foi envers les dieux, l’appétit du savoir des Lumières, la spiritualité ou bien encore un idéal révolutionnaire. En un mot l'aspiration à un monde supérieur (...) a disparu".
En annonçant une ère nouvelle où l'art n'a plus de fonction, Clair, loin d'être révolutionnaire poursuit un discours dont Hegel ("l'art est mort" est la phrase choc de son Esthétique), Benjamin ou encore Debray ont posés les grandes lignes.
Victime d'une société profane, cynique et sans idéal, où le visuel prends le pas sur l’œuvre, où la reproduction en masse détruit l'idée même de l'unique, l'art serait voué à disparaître. 
Cette idée est tellement effrayante qu'on en oublierai presque que des artistes continuent de rêver à pouvoir changer le monde et/ou que nombre de nos anciens maitres n'étaient en rien animés d'un désir de révolution spirituel/sociétal mais simplement heureux de vivre dans leurs recherches plastiques...

01/05/2011

Critique de la nouveauté

J'ai tout récemment passé un oral d'entrée à Sciences-Po (pour le master de l'école de la communication) et un échange m'a particulièrement marqué. La question était la suivante "Dans l'art comme dans la publicité sur quoi serez-vous jugé au final ?" Dans un esprit Andy Warhol j'ai répondu la capacité à vendre. Non, la réponse c'est la capacité à faire du nouveau. Car "la nouveauté est aujourd'hui le seul critère de jugement objectif qu'il nous reste."
Je n'ai pu m'empêcher d'argumenter contre cette idée.

Dans le domaine de l'art, bien que chacun cherche à développer une identité plastique, rares sont les artistes qui peuvent prétendre faire quelque chose de fondamentalement nouveau. Toutes les pratiques s'appuient sur des réalisations antérieures qu'elles arrivent à assimiler et à transformer. L'idée du nouveau, d'un absolument original, complètement inédit est d'autant moins pertinente dans le champs de l'art que celui-ci est de plus en plus ouvertement citationnel. Pour reprendre l'idée de Bourriaud dans Postproduction, les jeunes artistes créent des pièces comme les DJs de la musique, à partir d'autant de fragments de leur répertoire culturel, qu'ils mixent comme des samples.
Quel mouvement aujourd'hui n'est pas néo ou post quelque chose ?

Si l'idée de nouveauté me semble hautement discutable dans le champ de l'art qu'en est-il alors du champ de la publicité ? S'il y a bien un univers qui tourne à vide c'est celui de la pub. Combien de fois avez-vous été vraiment étonné, séduit par une campagne ? Le recyclage d'idées y est monnaie courante comme le démontre le livre de Joe la pompe (lire l'article en suivant ce lien).

"Lorsque vous achetez un ordinateur vous ne faites donc pas attention au fait qu'il soit nouveau ?" (question du jury).
Bah si, mais nouveau n'a plus le même sens ici. C'est à dire que le nouveau devient ici le récent et/ou le neuf, par opposition au vieux/obsolète.
Mais fondamentalement en quoi mon nouvel ordinateur est-il différente de l'ancien ? Y-a t-il eu le moindre changement conceptuel qui ferait de lui autre chose ? N'est-il pas simplement l'ancien avec de meilleures performances ?
Pour rester dans le domaine des produits de grande consommation et des nouvelles technologies, comment les adeptes de la nouveauté expliquent-ils les échecs du Laserdic ou du MiniDisc (formats tout aussi "révolutionnaires" à leurs sorties que le CD et le DVD) ?


Je me souviens d'une interview lue il y a longtemps dans un magazine gratuit (du type qu'on trouve dans l'avion) où l'un des fondateurs de Ben &Jerry's expliquait qu'il n'y a que très peu de véritables inventions. Une poignée d'idées de génie par siècle peut-être et que par conséquent plutôt que de passer sa vie à la recherche d'une nouveauté il était bien plus sage de faire quelque chose de relativement commun (des crèmes glacées dans le cas présent) mais en augmentant la qualité. Cette direction a été depuis empruntée par d'autres grandes chaînes comme Starbucks dont un des éléments de communication est l'origine commerce équitable de ces produits.

Il y a bien sûr une nouveauté relative. Pour les artistes comme pour les communicants le succès vient de leur capacité à saisir avec finesse l'air du temps. La force de l’œuvre réside dans sa capacité à révéler le monde, ce qui, de facto, l'enracine profondément dans son contexte. Une création ex nihilo est condamnée à l'échec car elle ne parlera à personne.