01/02/2015

Silence, que se passe t-il à Clichy-la-Garenne ?

Le 24 janvier s'ouvrait au Pavillon Vendôme, centre d’art contemporain de Clichy, l'exposition Femina ou la réappropriation des modèles. Le lendemain, l'artiste Orlan demande, via communiqué facebook, le décrochage de sa pièce et dénonce l'acte de censure subie par Zoulikha Bouabdellah. Silence, l'oeuvre de cette dernière initialement prévue, a été remplacée à la dernière minute.
Pourquoi ?
L'installation met en scène des tapis de prières, dont les centres découpés accueillent des paires d'escarpins. Questionnement de la place de la femme dans l'Islam, la pièce fait réagir la fédération des associations musulmanes de Clichy, qui contacte le maire de la ville. On ne sait pas vraiment qui cette fédération représente, ni ses liens avec la municipalité, ni d'ailleurs le contenu exact de l'échange avec les élus. Seulement que la crainte d'un incident, dans un contexte post-attentat, est prise au sérieux. 
Si l'on en croit les communiqués officiels, le retrait de l'oeuvre est le fruit d'une concertation globale. C'est d'un commun accord que l'artiste et sa commissaire choisissent, plutôt que de provoquer une confrontation à l'aboutissement incertain (d'un côté avec les pouvoirs publics, de l'autre avec d'éventuels spectateurs offensés), le remplacement de la pièce par une autre. 
Ipso facto, toutes les parties ont à ce moment trouvé un terrain d'entente, puisque l'ouverture de l'exposition a lieu sans incidents (pas de manifestations, ni des exposants, ni d'une quelconque association musulmane). 
Si Orlan n'avait pas jeté un pavé dans la marre, nous n'aurions probablement rien entendu de cette histoire ; le cartel de Silence, qui explique les raisons de son retrait, n’éveillant que des interrogations éphémères chez quelques spectateurs.
L'affaire éclabousse malheureusement l'ensemble de ses acteurs. Si Orlan donne à la mairie la responsabilité principale, difficile de ne pas voir celle des commissaires et des artistes, qui ont acceptés cet acte d'autocensure.
A cet égard, la posture de Christine Ollier, l'une des commissaires d'exposition, est assez troublante. Tandis que dans Next (le mensuel de Libération) elle semble justifier le retrait de la pièce, «dans le contexte d’aujourd’hui, il paraissait nécessaire de prendre ce message au sérieux», elle attaque la mairie dans le Figaro «Nous avons demandé à la mairie la fermeture de l'exposition car nous ne pouvons le faire nous-mêmes. Mais pour l'instant, aucune réaction de la part du maire de Clichy, Gilles Catoire.»
Zoulikha Bouabdellah assure de son côté que le retrait de sa pièce "n'est pas motivée par la peur" et que celle-ci n'est "en aucun cas dirigée contre la Fédération des associations musulmanes de Clichy, qui a semble-t-il fait son travail en alertant la mairie".
Plus encore que l'ambivalence de la commissaire, la candeur de l'artiste est déroutante. Qu'une artiste dont le travail se lit comme féministe et politique soit si mal à l'aise à l'idée d'une  possible confrontation laisse perplexe.
On est bien sur choqué de l'autocensure, car malgré les discours des uns et des autres, c'est bien la crainte qui a été le moteur de ce changement de présentation (qui traduit le malaise ambiant quand on touche à la "communauté musulmane"). Mais dans le fond, plus que ça, c'est le manque de conviction des acteurs qui frappent, l'artiste n'a pas défendu sa pièce, la commissaire n'a pas défendu son choix initial, la mairie n'a pas défendu sa programmation.
Bien que de nombreuses zones d'ombre persistent dans cette affaire, on peut dire que de toute évidence la capacité du travail de Zoulikha Bouabdellah à transcender les frontières s'arrêtent à Clichy.

David Rybak