02/02/2016

Back when famous, quelques photos et du texte

Voici le joli texte de Paul Calori, l'un des galeristes de l’œil du vingtième, écris à l'occasion de mon exposition Back when famous. Il prend le temps de revenir sur ma pratique de ces dernières années et explique bien les développements de mon travail et les questions qui le sous-tendent...
Bonne lecture !
ps
pour ceux que ça intéresse, la galerie organise une rencontre avec moi dimanche 7 janvier, les détails ici.
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De prime abord, Back when famous pourrait sembler une sage exposition de gravure, de photographie, de design et de graphisme. Il faut s’approcher un peu pour voir ce qui cloche. Le motif du papier peint qui recouvre un pan de la galerie envoie un message cruel (Tu sers à rien). Les lettres géantes plantées sur la colline d’Hollywood proclament l’absence d’espoir (Hopeless). L’artiste n’est l’auteur ni des photographies, anonymes, ni des gravures, qui sont de Gustave Doré : il s’est approprié ces images afin de les hybrider, ou y greffer du texte. Le meilleur terme pour désigner le travail de David Rybak, jeune artiste diplômé des Beaux-Arts de Paris en 2011, est celui de collage.
Le collage, tel qu’inventé par Braque et Picasso, se résume à l’origine aux « papiers collés » : découpage et assemblage de matériaux diverses, dans la logique cubiste de figurer l’éclatement du réel. Son emploi par les dadaïstes, surréalistes et constructivistes l’a enrichi d’une dose d’humour, d’une résonance politique et de toutes potentialités du texte imprimé. Aujourd’hui, le terme de collage peut désigner toutes sortes d’hybridation entre supports, de déplacement, de changement de contexte. Dessinateur à l’origine, formé à la gravure, David Rybak a choisi depuis quelques années de placer sa recherche sous ce terme générique, qu’elle prenne la forme de sérigraphies, de dessins ou d’installations.
Pour des raisons de place et d’économie, il pratique d’abord la découpe de manchettes de journaux et le légendage grinçant d’images issues de magazines ou de beaux livres. Dans l’esprit des fausses unes de quotidiens de Keith Haring (1980), sous le bricolage manifeste et l’humour parfois potache, affleurent l’amertume et la mélancolie. Dans sa première série de grands formats de collages sérigraphiés, Les Camps d’attraction (2014), il transplante par photomontage des machines foraines sur des architectures militaires, formulant ainsi une critique explicite de la société du divertissement.
Avec Les Dorés (2014-2015), il greffe sur les illustrations de la Bible par Gustave Doré des éléménts incongrus de sources et d’inspiration diverses, en conservant les titres originaux des gravures. Geste blasphématoire ou véritable interrogation ? Plus instinctifs, moins programmatiques que les précédents, ces collages se prêtent à l’interprétation libre, et les strates de sens se multiplient : humour certes, mais aussi confession biographique déguisée, réaction à un héritage culturel écrasant, court-circuitage déconcertant de l’histoire de l’art. Le travail en série lui permet ici de varier les tons, de cultiver l’équivocité.
La polysémie se resserre à nouveau dans la série suivante, California (2015), qui est une forme de retour à ses papiers collés. On y retrouve ses slogans paradoxaux (Buy one, get one), constats d’échec lapidaires (There’s no turning back), bouteilles à la mer sentimentales (Remember me), greffés ici sur une imagerie d’une Californie fantasmée. Le numérique aidant à gommer les coutures, le texte ne vient plus se superposer au réel, mais se fond dans un paysage déjà bavard : enseignes, placards et frontons géants, lettres monumentales. Ces signaux spectaculaires, devenus clichés moribonds de la culture américaine, semblent ranimés par une colorimétrie saturée et l’électrochoc du mauvais esprit de l’artiste.
Parfois, David Rybak se passe de l’image pour donner directement corps au texte, dans ce qu’il appelle des installations textuelles. Sérigraphiés sur des miroirs, lettres et mots se superposent au visage du spectateur :Après moi le déluge (2010), So what now ? (2011), Quand tu me lis je suis dans ta tête (2012). Dressées sous forme de caissons de contreplaqué, les trois lettres géantes du mot Ego (2012) se parcourent comme une sculpture minimaliste. Ses mots peuvent également se suspendre comme des guirlandes festives (Content pour rien, 2011), ou se fondre dans les murs grâce au papier peint Tu sers à rien (2015). Le texte ne vient plus commenter le réel, mais devient lui-même objet à caractère ludique.
Tous ces bouts de texte accumulés finissent par faire style. Trop prudent pour s’adonner à l’aphorisme ou à l’agitprop, David Rybak préfère les formules toutes faites (Après moi le déluge), les lapalissades (Quand tu me lis je suis dans ta tête), les adresses triviales (Ta gueule et admire), les clichés romantiques (Remember me), la fausse réclame (Buy one, get one). Il adopte volontiers l’anglais, langue du commerce et de la pop culture, de latagline concise et efficace. Ses messages stimulent nos réflexes primaires, nous interpellent à coup de « je », de « tu » et d’impératifs. Ils activent ce que Jakobson appelle la fonction conative du langage, vouée à faire réagir l’interlocuteur, plutôt que ses fonctions descriptives, expressives ou poétiques. Dans quel but ?
David Rybak semble vouloir raviver une relation éteinte entre le spectateur et l’art. Dans un monde où l’image est devenue inoffensive à force d’omniprésence, où tout geste artistique est instantanément récupérée par le marketing et le divertissement, quelles armes reste-t-il à l’artiste ? L’acte du collage, toujours plus libre que l’image et son contenu figé. L’effort de simplicité, qui résiste au piège du perfectionnisme et de la maîtrise technique. L’exercice d’une auto-dérision contre tout esprit de sérieux, sur le fil étroit entre la légèreté et la sincérité. Surtout, la délicatesse qui consiste à laisser ouvert le champ de l’interprétation, à cultiver la multiplicité des niveaux de lecture. A quoi bon proposer au spectateur une œuvre dans laquelle il n’aurait pas la possibilité de prendre parti ?